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Dans
L'édition sans éditeurs,
Schiffrin avait décrit la conquête du secteur de l'édition par la finance et la
perte de qualité qui en résulte : quand on exige un taux de rentabilité de 20 %,
quand chaque livre doit être rentable, il n'existe plus d'espace pour la chasse
aux nouveaux talents car elle comporte une part de risque.
Cette évolution était plus avancée aux Etats-Unis ; hélas, dit
Schiffrin dans Le contrôle de la parole, la France les a maintenant
rejoints. Mais pourquoi de grands groupes comme Bouygues (bâtiment), Dassault et
Lagardère (armement), Vivendi (distribution d'eau) ont-ils montré un tel appétit
pour les industries culturelles ?
C'est parce que cette industrie peut être l'outil d'une
influence à laquelle la classe politique est sensible, cette classe politique
dont dépendent les commandes publiques qui alimenteront leurs groupes.
Ainsi la culture est prostituée au commerce du BTP, des armes,
des réseaux d'eau etc. Mais il y a pire : comme notre pensée s'alimente par la
lecture, par le spectacle, à travers le contrôle des médias les grands groupes
contrôlent notre manière de penser. Nous serons abondamment alimentés en faits
divers, mais les informations qui pourraient gêner tel ou tel puissant ne seront
pas diffusées : le reportage le plus courageux sur l'achat d'Executive Life par
le Crédit Lyonnais a été publié, dit Schiffrin, par le bureau parisien de l'Economist
et non par la presse française.
Par ailleurs le lourd conformisme du consensus parisien pèse
sur l'édition. On ne publie que des livres dont la réussite commerciale paraît
certaine ; aucun éditeur ne peut s'autoriser à prendre un risque et tous rêvent
de réussir un "coup" comme Da Vinci Code, honte pour l'édition mais
profit élevé. La distribution elle-même se standardise et se banalise, avec la
concentration de la librairie.
La situation n'est cependant pas désespérée. Certains pays ont
pris des dispositions pour soutenir la librairie indépendante et de qualité. Il
existe aussi de petites maison d'édition courageuses qui vivent grâce à un
réseau de lecteurs fidèles et savent se contenter de faibles marges.
Ainsi se crée, en dessous des grandes maisons historiques,
avalées l'une après l'autre par la finance, un samizdat d'un nouveau type
qui, dans des conditions précaires, entretient la qualité. Mais par la force des
choses il ne touche qu'un public limité ; le grand public, lui, est orienté par
la publicité vers des produits médiocres et l'information qu'il reçoit est
manipulée à des fins intéressées. |