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Pendant une semaine je n’ai
reçu aucun message : Amen, qui héberge
volle.com et ma messagerie, est en grève. C’est une première sur l’Internet :
jamais, semble-t-il, un hébergeur n’avait interrompu le service d’une façon
aussi brutale.
Sur le site d’Amen figurent
encore des slogans que la réalité dément : « 100 % en ligne, satisfait ou
remboursé, surveillance réseau 7/7, monitoring proactif 7/7, haute disponibilité
99,9 %... ».
* *
Amen est une entreprise de
taille relativement modeste (30 personnes en France) mais elle est hautement
automatisée. Cela lui a permis d’offrir une grande diversité de services pour un
prix raisonnable et de conquérir une part significative du marché de
l’hébergement.
Elle a été achetée l’an dernier
par
VIA NET.WORKS qui a, le 11 avril, annoncé son rachat par le britannique
Claranet. Or Claranet concurrence Amen sur le marché français. S’agit-il
donc d’acheter Amen, avec ses salariés et ses compétences, ou d’acheter ses
clients puis de se débarrasser des salariés ? Les salariés d’Amen ont demandé
des explications et des garanties mais elles leur ont été refusées. D’où la
grève.
Pour maîtriser les outils
d’Amen il faut trois mois de formation. Il est donc difficile de trouver en
dehors de l’entreprise des dépanneurs capables. Certains des clients d’Amen sont
ainsi bloqués alors que leur commerce passe par l’Internet. Des sites Web
cessent de fonctionner, des boîtes aux lettres sont inaccessibles, le centre
d’appel ne répond plus ni le service support.
Beaucoup de ces clients
émigreront vers un autre hébergeur dès qu’ils pourront accéder à leurs panneaux
de configuration. L’entreprise aura perdu des points de part de marché, donc de
la valeur. Restera-t-elle attractive pour Claranet ? Pourra-t-elle même
survivre ? N’étant pas dans le secret des Dieux, je n’en sais rien. Si Amen ne
survit pas à cette grève, les salariés auront en tout cas perdu leur emploi et
ainsi provoqué ce qu’ils cherchent à éviter.
* *
Cette affaire est commentée par
la presse spécialisée
et sur divers forums.
Tout le monde semble soupçonner les patrons d’avoir fait passer leur appétit de
plus-value avant l’intérêt des salariés et des clients.
En ce qui concerne la grève
elle-même deux opinions s’opposent nettement :
- certains, y compris parmi les clients, se disent solidaires des grévistes :
ils estiment que la défense de l’emploi et des salaires doit avoir la priorité
par rapport au service fourni au client ;
- d’autres protestent contre la gêne que provoque l’interruption du service et
estiment inappropriée la forme prise par la grève.
Cette opposition est bien
représentée par un échange que je résume, extrait du forum d’Amen :
Pour les grévistes :
« Le travail et l’avenir de salariés sont plus importants que quelques sites
Web. Les responsables sont les directions qui prennent les travailleurs pour des
esclaves corvéables et jetables à merci. »
Pour les clients : « Les
salariés pensent-ils que c'est la meilleure façon de défendre leur avenir, que
les sites Web des clients ne sont pas importants ? Vous méprisez les clients. Le
conflit avec une direction autorise-t-il, sous couvert de droit de grève, à
prendre des milliers de clients en otage ? »
Pour les grévistes :
« C’est vous qui montrez du mépris envers des travailleurs qui défendent leurs
conditions de travail et leur emploi, et de la révérence envers les puissants
qui font du fric. Je prendrai votre impatience en considération lorsque j'aurai
compris en quoi vos sites Web sont plus importants que la vie professionnelle de
plusieurs dizaines de personnes. »
Cette dernière phrase, écrite
d'ailleurs par un client, révèle une échelle de valeurs qu’il convient de
discuter.
* *
Lorsque des chauffeurs routiers
en grève ont bloqué les routes avec leurs camions, selon un sondage 72 % des
Français les ont approuvés. Pourtant cette entrave à la liberté de circulation
gênait tout le monde, alors que pour gêner les patrons il aurait suffi de
laisser les camions au garage.
« Oui, disent les routiers,
mais bloquer les routes est le seul moyen de se faire entendre ». Il est vrai
que les patrons sont souvent sourds ainsi que les pouvoirs publics. Mais
laissons là la discussion avec les routiers, tournons-nous vers l’opinion.
Comment se fait-il qu’une grève
insurrectionnelle, car c’en était une, ait été considérée avec tant de
bienveillance ? C’est peut-être parce que comme nous sommes une nation de
rouspéteurs, notre sympathie instinctive va à ceux qui rouspètent. Ou bien que
comme les salariés sont plus nombreux que les patrons et généralement mécontents
de leur sort, la majorité est solidaire des grévistes, quoi qu’ils fassent.
Je propose une autre
explication. Ceux qui disent que la vie professionnelle des salariés est plus
importante que le service rendu au client tournent le dos à la finalité de l’entreprise,
qui est de produire des choses utiles ; ils se détournent du client et de
ses besoins pour considérer l’organisation interne, les carrières etc.
Certes, l’organisation est
importante et l’entreprise doit savoir respecter ses
salariés et leurs compétences, ce qu’elle fait trop
rarement. Mais cela n’enlève rien à une évidence : la finalité de l’entreprise
se trouve dans les besoins de ses clients, et donc
les sites Web des clients sont plus importants que
la vie professionnelle des salariés de l’hébergeur.
Cette phrase tourne rudement le
dos aux bons sentiments par lesquels nous croyons exprimer combien nous sommes
humains, sociaux, etc. Elle n’est ni « de droite », ni « de
gauche », mais sèchement et rigoureusement logique. Si les clients n’avaient pas
besoin de sites Web, la demande adressée à l’hébergeur serait nulle : il ne
pourrait donc avoir ni d’existence, ni a fortiori de salariés, et ceux-ci
devraient trouver ailleurs le lieu de leur vie professionnelle.
* *
La vie sociale nous confronte à
des personnes physiques et des personnes morales ou, pour recourir à des termes
plus courants, des individus et des institutions (entreprise, administration,
église, famille etc.).
Le mal,
chez l’individu, réside dans le refus de la finitude qui est le propre de la
condition humaine. Chez les institutions, le mal réside dans le refus de la
finalité. Ce refus, toujours implicite, est étonnamment fréquent. Beaucoup
d’institutions sont la proie de réseaux
où se concrétisent des formes de solidarité et d’arrivisme étrangères à la
finalité de l’entreprise : profession, grande école, syndicat, parti,
orientation philosophique, milieu social, et aussi direction, étage etc. On
utilise souvent le mot « corporatisme » pour désigner les travers que cela
suscite
mais les actionnaires qui exigent des plus-values toujours plus fortes, comme
les « hommes de pouvoir » qui visent les fonctions de direction, trahissent eux
aussi cette finalité.
* *
On a tort de réserver
l’appellation d’« entreprise citoyenne » à celles qui participent aux actions
humanitaires, au soutien de l’emploi, à la lutte contre les discriminations etc.
L’entreprise, l’artisan, le notaire etc. qui s’efforcent de connaître et
satisfaire les besoins de leurs clients et se mettent sincèrement à leur service
le méritent eux aussi.
L’esprit civique ne s’exprime
pas seulement lors du vote. L’institution qui s’active pour remplir utilement sa
mission contribue de façon positive à la vie de la cité, et cela confère sens et
dignité au travail de ses salariés.
Jamais, à l’Aéropostale, on
n’aurait dit que le courrier avait moins d’importance que la vie professionnelle
des pilotes.
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