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Notre Amérique

29 juillet 2001


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Le fantasme de l'Amérique (c'est-à-dire des États-Unis) hante l'Europe, ou plutôt les fantasmes au pluriel.

L'un de ces fantasmes, c'est celui d'une société tout entière dédiée à l'efficacité et à l'entreprise qui en est le théâtre. Les impôts y seraient insensibles, la réglementation et la bureaucratie absentes, les Universités excellentes, la création de richesse et l'innovation débridées. L'autre de ces fantasmes, bien illustré par Edward Luttwak, c'est celui d'un pays raciste dominé par des sectes protestantes, où la cuisine serait sans saveur, les équipements publics délabrés, le conformisme de rigueur, les mariages mixtes rares, 0,75 % de la population emprisonnée (2 100 000 prisonniers pour une population totale de 277 800 000 personnes), la peine de mort dispensée à la légère, l'ennui et la platitude universels.

A ces deux fantasmes s'ajoute celui de l'intervention américaine dans le monde : une puissance surarmée appuyant ses options par la force et donnant en prime des leçons de morale, soutenant ou détruisant les régimes politiques selon ses intérêts, libre échangiste pour exporter, protectionniste quand ça l'arrange, tirant parti du dollar, monnaie de réserve surcotée, pour s'endetter et surconsommer en détruisant l'environnement de la planète.

Et cependant nous avons été bien contents, nous Européens, que cette force nous ait libérés du nazisme et nous ait épargné la domination stalinienne. J'étais un petit garçon quand les Américains sont arrivés à Bergerac en 1944. 40 % des investissements français entre 1947 et 1951 ont été financés par le plan Marshall. Comme nous aimions, comme nous admirions l'Amérique dans les années 50 ! Nous lisions dans nos illustrés les aventures de Lucky Luke et de Buck Danny, nous connaissions par cœur les automobiles et les avions américains. Nous étions fascinés par les films américains et le style de vie qu'ils nous révélaient, par les romans policiers que nous découvrions dans la "Série noire", par le Jazz.

*  *

Le désenchantement a été progressif. Nous avions à Bordeaux, dans les années 50, une importante base militaire américaine. "Ils ne mangent pas notre cuisine, ils font tout venir des États-Unis", disions-nous : cela nous semblait le comble du mépris, car nous pensions être le pays du bien manger. Nous avons senti que notre amour n'était pas payé de retour. Par dépit, nous nous sommes intéressés à la Russie soviétique : plus lointaine que les États-Unis dont la puissance militaire nous protégeait, elle nous paraissait sans danger.

Puis nous avons vu les films américains se dégrader en froids montages d'effets spéciaux ("Titanic", "Jurassic Park") ou en séries télévisées merveilleusement photographiées, cadrées et montées, mais abusant de la rhétorique des poursuites en voiture, des accidents spectaculaires - et aussi des armes à feu exhibées en toute occasion, symbole transparent pour tout psychanalyste amateur. Le Jazz moderne nous a semblé abstrait, formaliste, cérébral. Les automobiles américaines ont cessé d'être des objets de rêve pour devenir des caisses anonymes et de mauvaise qualité (les avions, eux, sont restés splendides). La nourriture américaine séduit certains de nos petits-enfants, mais non les personnes de ma génération. Comme nous nous sommes équipés dès les années 60 de réfrigérateurs, automobiles, téléphones etc., l'Amérique a cessé d'être l'Eldorado du bien être. La gaieté forcée et le conformisme libertaire des hippies ne nous ont pas convaincus. La guerre du Vietnam, la domination coloniale sur l'Amérique du sud, le coup d'état au Chili, nous ont encore éloignés d'une Amérique dont les sermons moralisateurs nous ont paru hypocrites, ce qu'a bien senti Kissinger.

Cependant l'informatique avait fleuri en Amérique. Pas seulement l'informatique compassée et officielle dont IBM a donné l'exemple dans les années 60 et 70 avant de manquer s'effondrer, mais l'informatique des pionniers, des "hackers" qui se sont juré d'arracher l'ordinateur aux griffes des spécialistes pour le mettre dans les mains du simple utilisateur. Nous leur devons nos PC et leurs interfaces intuitives, le traitement de l'image et du son, les réseaux locaux, l'imprimante à laser, l'Internet etc.

Cette informatique-là s'est nourrie de compétences dont nous autres Européens ne savions que faire. Nous aimons les institutions légitimes dont les pratiques s'enracinent dans une tradition aussi longue (mais parfois aussi fragile) que celle de l'armée française des années 30 : la Banque de France, la Caisse des Dépôts et Consignations, la BNP, Air France, Renault, France Telecom, L'Oréal etc. Or ces entreprises, étant prestigieuses, ne croient pas avoir besoin d'innovateurs même si elles financent la R&D sur les sujets qui les intéressent traditionnellement. Des Européens qui désespéraient de les faire progresser ont trouvé en Amérique un champ ouvert à leurs initiatives. Une part essentielle de l'informatique américaine résulte de l'apport de ces Européens que nos entreprises n'avaient pas su utiliser.

*  *

La diversité de nos fantasmes répond à la complexité des États-Unis : superpuissance mondiale dont l'histoire débute, pays d'immigration où des apports divers fusionnent sous la férule d'une loi simple imposée avec une vigueur mystique, vaste territoire à peine colonisé. Quelle différence avec nos paysages qui portent partout la trace de l'homme, notre cadastre millénaire, nos institutions légitimes, nos langues où l'apport des paysans s'allie à celui de la cour des rois, notre maturité historique payée par l'expérience de guerres et de révolutions si dangereuses qu'elles ont à plusieurs reprises failli nous tuer !

Quand je pense à mon pays, je regarde ses défauts : ce sont les miens et je dois les corriger. Quand je pense à un pays étranger, je regarde ses qualités : ce sont des exemples dont je peux m'inspirer. Les défauts des autres, c'est leur affaire, qu'ils s'en occupent. Je ne suis pas de ceux qui ne pensent à l'autre, à l'étranger, que pour le dénigrer. L'Amérique m'intéresse par ses points forts : l'esprit pionnier, la qualité des entreprises et de leur organisation, le sens pratique appliqué à la vie quotidienne, la capacité à innover et à utiliser l'innovation, voilà ce que je veux en retenir.

La tentation, ce serait de perpétuer nos défauts à travers l'imitation de l'autre. Nos amateurs de "libéralisme", nos adversaires de l'"État", nos pourfendeurs de l'impôt qui disent s'inspirer des États-Unis sont bien plus extrêmes que les Américains eux-mêmes. Ceux qui ont fait du spectacle audiovisuel un support d'affichage publicitaire, ceux qui supprimeraient tout impôt et donc tout service public, ceux qui sacrifieraient volontiers la République à un modèle "économique" qu'ils prétendent américain, ne font que renouer, sous couleur de modernisme, avec une tradition européenne et surtout française : l'élitisme d'une aristocratie toujours renouvelée, des "grandes familles", des "fortunes bourgeoises", de la "bonne éducation", des "bonnes études", de la "distinction", du "bel appartement", du "bon milieu social", des "grandes écoles", des "grands corps de l'État", des "hauts" fonctionnaires, des "beaux quartiers", de "la mode" ou, pour utiliser le vocabulaire "tendance", des "branchés" - élitisme auquel les États-Unis ont tourné fermement le dos dès 1776, louange leur en soit rendue.