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Vive l’Amérique, quand même !
3 novembre 2004

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J’avais, au vu des sondages qui montraient la baisse de la popularité de George W. Bush, prévu la victoire de John Kerry à l’élection présidentielle du 2 novembre 2004. Les événements m’ont donné tort.

Les Républicains n’ont hésité devant rien pour déconsidérer leur adversaire et celui-ci manquait de charisme. C’est une explication partielle. Une autre explication réside dans le succès d’une religiosité exhibitionniste.

Nous autres Français savons combien peut être pernicieuse la cabale des dévots, ces intrigants qui s'appuient sur la religion. Au XVIIe siècle ils ont obtenu la révocation de l’Édit de Nantes ; sous la Restauration leur « congrégation » a tenu le pouvoir politique ; ils ont adhéré au régime de Vichy. Molière les a dénoncés, La Bruyère a tracé leur portrait, Saint-Simon et Stendhal ont décrit leurs procédés : qu'ils se présentent sous les traits de l'illuminé ou du théologien savant, nous les reconnaissons au premier coup d’oeil.

Le dévot prostitue la foi à son ambition. La laïcité, en séparant la politique de la religion, a désamorcé cette hypocrisie. Si nos églises se sont peu à peu vidées, c’est en partie parce qu’elles contenaient auparavant beaucoup de personnes qui n'y venaient que pour conforter leur statut social. Le balancier est allé loin dans l’autre sens, il reviendra.

Seul un hypocrite peut à la fois se réclamer du Christ, se poser en défenseur de la liberté, et – pour ne prendre qu’un seul exemple – créer le centre de détention de Guantánamo. « Ce n'est pas celui qui dit Seigneur ! Seigneur ! qui entrera dans le Royaume des Cieux, mais celui qui se conforme à la volonté du Père » (Matthieu, 7:21). Le lâche qui maltraite des prisonniers viole la Loi de façon manifeste.

*  *

J’aime l’Amérique des entrepreneurs, des ingénieurs, des chercheurs, des pionniers. J’aime son art de l'ingénierie et la clarté de sa pédagogie. Mais je n’aime pas son vide intérieur,  sa surconsommation, son système judiciaire, sa violence ni son mépris envers ce qu’elle ignore, notamment envers la France.

Ce discernement contrarie, je le sais, ceux des Américains qui voudraient que l'on aimât leur pays en bloc et dans sa totalité. Je me rappelle cette gentille étudiante qui disait en pleurant : « Mais pourquoi donc êtes-vous différents de nous ? » Elle a dû s'habituer à nos façons, puisqu'elle est maintenant professeur de français à l'Université...

Un des slogans contre Kerry était « He looks French ». Chers Américains, beaucoup de gens sont parfaitement heureux d’être français même si les Français sont tous, par tradition gauloise, des rouspéteurs. Ils savent que leurs institutions ont des défauts. Cela ne les empêche pas d’avoir pour leur pays, pour leur langue, un attachement d’autant plus profond, d’autant plus charnel même qu’il est pudique. Ils ne prétendent pas comme vous servir de modèle universel au monde mais vous auriez grand tort de les sous-estimer.

Vous dites la France « efféminée » alors que vous, vous seriez « virils » : ignorez-vous donc que le recours à une métaphore sexuelle est le plus clair des symptômes de faiblesse ?

*  *

Chers amis, j’avais cru que vous perceriez à jour l’hypocrisie des dévots. En leur attribuant de nouveau le pouvoir légitime vous avez pris le risque de conforter des fanatiques qui piétinent la loi, le droit, les personnes et croient – comme le firent les dictatures européennes au XXe siècle – pouvoir nier des faits avérés. Cela vous engage dans la voie douloureuse de l’échec. Cette leçon enrichira votre expérience.

J’espère bien sûr que les événements me donneront tort une nouvelle fois. Vive l’Amérique, quand même !

Et vive l'Europe. Elle va devoir se doter enfin d'une personnalité politique capable de négocier, d'une armée digne de ce nom, afin de s'occuper sérieusement de ce Moyen-Orient qui équivaut aujourd'hui à ce que furent les Balkans au début du XXe siècle : une poudrière dont l'explosion nous détruirait.