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Interaction entre langage connoté et langage conceptuel

4 mars 2001


Pour lire un peu plus :

- Langage et "langage"
- Cours de linguistique générale

- Pour un génie sémantique
- Concevoir un référentiel
- Mettre en place une administration des données

-
Qualité du concept d'ordinateur

Le langage conceptuel est nécessaire à l'action : si je veux agir efficacement sur des objets du monde réel, il importe que je les désigne avec une parfaite précision. Par contre, dans la phase exploratoire qui précède l'action et la construction conceptuelle, il est utile que je puisse procéder par analogies, associations d'idées, et que je relie les divers domaines de mon expérience par des connotations. Le langage connoté est comme l'humus sur lequel pousse le langage conceptuel. Sans humus, pas de plante possible ; mais l'humus n'est pas lui-même un aliment végétal. De même, sans la phase préliminaire du langage connoté, pas de langage conceptuel et donc pas d'action possible ; mais le langage connoté ne saurait nourrir directement l'action. 

Certaines personnes, attachées à la fécondité du langage connoté et sensibles à la richesse du monde qu'il permet de représenter (car l'allusion poétique comble les lacunes du langage, de même que les images du cinéma créent la sensation du mouvement continu), refusent la "sécheresse" du langage conceptuel ; ce faisant elles se mutilent du côté de l'action (du moins de l'action consciente, voulue et pensée) et se limitent à un rôle contemplatif. Certes cela leur apporte des plaisirs esthétiques, mais non les sobres plaisirs et les rudes leçons de l'action.

D'autres personnes, attachées à des finalités pratiques et éprises d'efficacité, refusent au contraire le flou, l'ambiguïté du langage connoté, et ne veulent utiliser qu'un langage conceptuel. C'est souvent le cas des ingénieurs, des informaticiens. Ils en viennent à se couper des autres auxquels ils parlent avec la même rigueur formelle que s'ils écrivaient un programme. Steven Levy, dans "Hackers", l'a illustré en décrivant ce qui est arrivé à Bob Saunders

En fait les deux langages constituent deux couches différentes de la pensée, à utiliser alternativement selon le moment où l'on se trouve. Ce modèle en couches permet d'interpréter les reproches qu'adressent les ingénieurs à ceux qu'ils qualifient de "littéraires" (philosophes, sociologues, historiens et autres "poètes"), ainsi d'ailleurs que l'exécration vouée par certains sociologues, philosophes etc. aux ingénieurs, aux "techniciens" dont ils déplorent la "froideur inhumaine" et le "technicisme".  

Les critiques adressées à la technique paraissent d'ailleurs étranges si l'on convoque l'étymologie pour préciser ce que ce mot veut dire. Τεχνη, en grec, veut dire "savoir faire". La technique, c'est essentiellement le savoir faire. Comment pourrait-on être "contre" le savoir faire, le savoir pratique, l'efficacité ? Bien sûr ce n'est pas cela que visent les adversaires de la technique ; ils visent le langage conceptuel, la modélisation qui permet de rendre compte du monde de sorte que l'on puisse agir sur lui ; ils visent la déperdition symbolique, la perte des qualités allusives du langage dont il faut payer cette modélisation ; ils visent aussi les attitudes "froides", "inhumaines" de ceux qui se vouent au langage conceptuel. Ils voudraient que l'on pût être pratiquement efficace tout en conservant la richesse des connotations, l'ambiguïté suggestive de la langue : mais cela, c'est impossible. 

Les disputes entre "scientifiques" et "littéraires" trahissent une incompréhension envers la respiration de notre pensée. Celle-ci a besoin tantôt d'élargir la sphère de ses représentations, et pour cela de laisser aller les associations d'idées, les analogies qui constituent son terreau ; et tantôt de construire, sur la base ainsi élaborée, des concepts et des structures hypothético-déductives rigoureux : pour cela elle doit se fermer aux sirènes de l'allusion, éliminer les connotations. Ne vouloir admettre que l'une ou l'autre des deux phases de la démarche, c'est comme si l'on disait que quand on respire seule l'inspiration est légitime, l'expiration étant à proscrire (ou l'inverse). Celui qui appliquerait une telle règle serait vite étouffé. En empruntant le vocabulaire de l'économie, nous dirons que le flux qui renouvelle et alimente notre pensée passe par le langage connoté ; le langage conceptuel permet, lui, de mettre en exploitation le stock des représentations ainsi accumulées. Il n'existe pas de stock sans flux qui l'alimente, et le flux se perd s'il n'alimente pas un stock.