RECHERCHE :
Bienvenue sur le site de Michel VOLLE
Powered by picosearch  


Vous êtes libre de copier, distribuer et/ou modifier les documents de ce site, à la seule condition de citer la source.
 GNU Free Documentation License.

Le Système Statistique Européen, utopie ou défi ambitieux ?

par Yves Franchet

2 mai 2004


Liens utiles

- Résumé et table des matières

IV - L'invention du Système Statistique Européen

A. Pourquoi ? 

L’invention du Système Statistique Européen (SSE) découle d’une tradition dans le domaine de la statistique, d’une nécessité face à la complexité croissante des travaux et d’un choix politique. 

Il existe une longue tradition de coopération internationale entre les systèmes statistiques publics. Cette tradition est liée à la nature des travaux, les INS cherchant à créer un langage et des méthodes communs bénéficiant des apports scientifiques de leur communauté. Dès la création de la CECA, les INS des pays membres et l’office statistique de la CECA travaillent ensemble pour élaborer les statistiques communautaires. Le modèle de coopération mis en place consiste à créer des langages communs – standards, nomenclatures, cadres comptables – et à adapter les systèmes statistiques nationaux pour qu’ils utilisent ces langages communs. Au début des années 80, les difficultés rencontrées par le développement des statistiques communautaires sont soulignées par les DG des INS des pays membres. Ils soulignent le manque de ressources aux niveaux national et communautaire, le manque de coordination des services de la Commission, la nécessité qu’Eurostat soit dirigé par des cadres à la compétence statistique reconnue. Ils souhaitent une plus forte implication des INS dans la planification et la réalisation des travaux statistiques de la Commission.

La multiplication des politiques communautaires rend la programmation des travaux statistiques complexe. Le nombre de partenaires au niveau national et communautaire s’accroît, et avec lui les dangers du manque de coordination. La Commission s’efforce de faire plus de travaux statistiques sans y consacrer plus de ressources, mais il s’avère impossible de définir des « priorités négatives » car les statistiques jouent un rôle important dans le dialogue entre les acteurs de la vie politique communautaire et ils refusent de les voir disparaître. Les DG des INS proposent donc de renforcer la coopération avec Eurostat pour utiliser au mieux les ressources disponibles.

L’accélération de l’intégration européenne – Acte Unique, Traité de Maastricht, Traité d’Amsterdam – conduit la Commission à accepter cette proposition et à confier à Eurostat le rôle de créer un système statistique européen où l’ensemble des problèmes liés à la programmation et à la réalisation des travaux statistiques communautaires sera discuté en partenariat avec les INS des pays membres.

La Commission va d’abord créer les instruments qui permettent à ce partenariat de se structurer.

La conférence des DG des INS en mai 1994 à Londres a pour titre « Travailler ensemble en tant que partenaires dans les statistiques européennes ». Elle est ouverte par le Commissaire en charge de la statistique, Hennig Christophersen. Il annonce le renforcement des travaux statistiques européens grâce à la mise en place du système statistique communautaire sous la forme d’un règlement du Conseil.

Ce règlement (CE 322/97), adopté en février 1997, consacre cette collaboration étroite dans le respect du principe de subsidiarité, et donne au CPS un rôle central pour sa mise en œuvre. Il est complété par une décision d’avril 1997 sur le rôle d’Eurostat ; elle précise qu’Eurostat doit renforcer la coopération avec les autorités statistiques nationales.

B. Les défis 

Le partenariat INS/Eurostat au sein du SSE semble donc s’imposer. Et cependant il doit faire face à plusieurs défis.

Il est d’abord en porte à faux par rapport aux relations entre la Commission et les Pays Membres. La Commission a le du monopole de l’initiative juridique pour faire avancer l’intégration européenne. L’attitude normale des services consiste donc à préparer des propositions législatives en évitant de discuter avec les Pays Membres pour éviter l’interférence des lobbies et les résistances nationales au changement des situations acquises. La discussion avec les pays membres a lieu après que la Commission ait transmis ses propositions au Conseil, et de plus en plus aussi au Parlement.

Le partenariat dans le cadre du SSE suit une démarche différente. Il consiste au contraire à rechercher, en amont des discussions au Conseil, le consensus entre les INS et Eurostat, en tirant parti des expériences et des meilleures pratiques de chaque acteur, et en ayant pour objectif de fournir le meilleur service possible. Cette contradiction interdit à la Commission de reconnaître le SSE comme une entité juridique.

Ce problème est de nature plus large. Les Directions Générales « politiques » de la Commission participent à un jeu de pouvoir et de rapport de force. Or la mise en œuvre des politiques suppose par contre une collaboration, un partenariat basé sur la confiance, le dialogue et la recherche des meilleures pratiques sans a priori.

Les agences européennes mises en place au cours des dernières années sont aussi engagées dans de type de travail en réseau. Pour y parvenir, le fait qu’elles soient en dehors de la Commission a été un facteur déterminant. Ce type de gestion publique (administration, contrôle, politiques et opérations, mise en œuvre confiée à des structures de type agence ou établissement public) est aussi celui pratiqué par exemple en Suède.

Il serait difficile, voire impossible, de développer la statistique européenne sans avoir recours à ce partenariat. En effet, la dimension technique et non pas politique de cette activité conduit à trouver au Conseil, comme représentants des pays membres, ceux qui seront chargés de collecter l’information de base au niveau national et qui s’opposeront à toute méthode qui ne leur conviendrait pas. Divers services de la Commission, notamment ceux qui sont chargés du suivi du Marché Intérieur et de l’application des règlements communautaires, sont conduits eux aussi à organiser des partenariats avec leurs correspondants des pays membres pour rechercher ensemble la solution aux problèmes et réfléchir aux évolutions futures. Le SSE est donc le précurseur de modes d’organisation à venir dans de nombreux secteurs d’activité.

Un second défi concerne la complexité du SSE. Alors que la Commission reconnaît comme partenaires centraux les INS, la multiplication des politiques concernées par le SSE y a fait intervenir des partenaires publics nationaux peu ou pas représentés par les INS de certains pays. Les ministères ou agences nationales de l’environnement, de la recherche, voire de l’agriculture acceptent mal une tutelle des INS qui définirait les priorités de la statistique communautaire à leurs dépens. Le cas le plus extrême est celui des Banques Centrales qui ont constitué un système européen de statistiques des Banques Centrales, travaillant parallèlement au SSE et en collaboration avec lui.

Le troisième grand défi est celui des ressources disponibles. Ni la Commission ni les pays Membres n’ont pris la décision politique de financer l’accroissement du coût des travaux statistiques entraîné par l’intégration européenne. Le mode d’intégration choisi rend nécessaire la coexistence d’un système européen et des systèmes nationaux, choix qui accroît le coût global de la statistique communautaire car il ne permet pas de travailler sur des échantillons qui soient significatifs à la seule échelle de l’Europe. Bien que la Commission ait adopté en 1991 une politique d’information statistique, cette politique n’a jamais reçu de priorité dans l’allocation des ressources. Les Directeurs des INS ont souvent attiré en vain l’attention de la Commission sur l’insuffisance des ressources. Il est vrai que les INS eux-mêmes ont rarement obtenu de leurs propres Ministères de tutelle les ressources dont ils avaient besoin au niveau national pour faire face aux conséquences de l’intégration européenne.

C. Les avancées 

En dépit de ces difficultés, et sous la pression de la demande, la mise en œuvre du SSE s’est poursuivie avec succès :

- adoption d’une charte de qualité : cette charte permet de définir un cadre de travail commun assurant la qualité du service fourni par les INS et Eurostat, et elle sert de référence pour améliorer le cadre de travail et former les statisticiens du SSE.

- formation commune des statisticiens du SSE : l’importance de cette formation a été reconnue dans le règlement du Conseil sur la statistique communautaire.

- réponse aux besoins à court terme de la politique monétaire : cette nouvelle dimension de la statistique communautaire dérive de la création de l’UEM. Les statistiques à court terme de l’UEM doivent être disponibles dans des délais comparables à ceux des USA, malgré des difficultés supplémentaires liées à la persistance des statistiques nationales et sans perdre en qualité. Cela a nécessité une révision radicale des statistiques communautaires, utilisant la modélisation et produisant des estimateurs européens avancés, permise par le partenariat INS/Eurostat, et basée sur des « gentlemen agreements » dont l’efficacité et la rapidité s’est avérée supérieure à celle des actes juridiques.

- préparation des pays candidats à l’adhésion : à partir de 1990, Eurostat s’est fortement impliqué avec le SSE pour préparer les pays candidats à l’adhésion à adapter leur système statistique à l’économie de marché de l’UE. Cette mutation demandait un changement de culture, de mentalité mais aussi de nomenclatures et d’outils statistiques, et enfin, une formation des statisticiens de ces pays et de leurs autorités politiques à ces changements, donc un effort au minimum décennal. La mise en place d’une collaboration matricielle entre les 15 pays candidats, les pays membres, Eurostat, les Directions Générales de la Commission chargées de préparer l’élargissement a conduit à un succès remarquable si on le compare aux avancées dans d’autres secteurs de la vie économique et sociale. Cet effort se justifiait par la nécessité pour la statistique officielle d’être prête avant les autres secteurs, car elle contribue à l’analyse de leur évolution.

- mise en place d’une cellule de gestion du SSE partagée par les INS et Eurostat, le groupe Partenariat : sans remettre en question les prérogatives de la Commission en matière d’initiative ni de priorités, cette cellule de gestion permet d’intégrer les préoccupations des INS et leurs systèmes dans le développement de la statistique communautaire et d’en améliorer l’efficacité.

- réflexion périodique sur l’évolution du SSE, afin de faire face aux exigences d’un secteur d’activité communautaire en expansion à la fois en substance et du point de vue géographique, et qui se trouve au centre de la révolution des technologies de l’information et de la communication. Ces réflexions sont conduites lors de séminaires des DG des INS (le premier a eu lieu à Londres en mai 1994, et le dernier à Palerme en septembre 2002). Le séminaire de Palerme a été ouvert par le Président de la Commission Prodi, qui a insisté sur l’importance du travail des statisticiens, le rôle crucial de la qualité et de la fiabilité des statistiques, le défi de l’élargissement et l’importance du SSE. Les conclusions de ce séminaire notent les progrès accomplis mais aussi tout ce qui reste à améliorer pour que la statistique officielle communautaire puisse répondre aux attentes des acteurs économiques et sociaux.

- la meilleure compréhension des diverses pratiques a été favorisée par ces modes de partage de l’expertise entre pays membres et Eurostat, ce qui a permis de minimiser les conflits dans la recherche de solutions communes.

D. Le SSE, modèle pour le fonctionnement de la Commission

Les spécificités de la statistique au sein des politiques communautaires expliquent en grande partie pourquoi ce mode de relation entre Commission et pays membres a dû et pu se mettre en place.

Cette expérience a sa place dans une réflexion sur le mode de gouvernance de l’Union européenne. Si les premières décennies de l’intégration européenne ont été consacrées à la définition du cadre juridique de son fonctionnement, dans les décennies suivantes les institutions, et plus particulièrement la Commission, doivent s’appliquer à assurer le bon fonctionnement des mécanismes qui ont été définis par ce cadre juridique. Le principe de subsidiarité déléguant la majeure partie de leur mise en œuvre aux institutions nationales, la Commission doit mettre en place des modes de coopération opérationnelle avec ces institutions. Dans la société de l’information disposant des technologies de l’information et de la communication, ces modes de coopération font appel à la notion de réseau. Comment faire fonctionner efficacement un réseau d’institutions nationales coordonné par la Commission et réglementé par des actes juridiques ? Cette approche, déjà importante avec 15 pays membres, devient cruciale avec 25 pays et plus. Elle concerne de nombreux services de la Commission, mais aussi la Cour de Justice et la Cour des Comptes.

Le SSE apparaît comme un modèle précurseur de ce nouveau mode de gouvernance. En près de dix ans d’existence, il a mis en place ses modes de gestion, de réflexion et d’évolution. Loin d’être un obstacle au droit d’initiative et au pouvoir de réglementation d’Eurostat, il a permis une plus grande efficacité dans la préparation des décisions du Conseil et dans leur mise en œuvre grâce à un changement dans la mentalité des partenaires qui ont pu s’approprier la dimension communautaire des défis à affronter.

Vers la suite...